Je suis un Ironman – Intro

lapinronmanC’est vrai les amis, j’ai la fâcheuse tendance à ne pas rentrer immédiatement dans le vif du sujet. Mais il faut me comprendre, quand je m’apprête à vous faire part de quelque chose d’énorme qui me tient vraiment à coeur, j’ai des envies d’exhaustivité. J’ai envie de vous faire part de tout depuis le commencement. Sans plus attendre, c’est parti pour ce récit en plusieurs étapes intitulé de manière originale : je suis un Ironman.

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La naissance du rêve

L’histoire remonte à plus d’un an alors que Carole et mois nous sortions d’une séance de cinéma. De toutes nos forces, c’était le titre du film. En pleine ascension dans notre carrière sportive, et avec un goût toujours aussi prononcé du « toujours plus loin », nous nous sommes dits : un jour ce sera nous les ironman ! Une fois rentrés à la maison, nous écrivions notre critique du film, et l’idée mûrissait déjà dans nos esprits. C’était la suite presque « logique » de notre course à la démesure. Et là j’ai prononcé : « Carole, j’aimerai être un Ironman ». Un véritable rêve m’était apparu. Celui d’incarner l’athlète complet, l’athlète polyvalent, solide physiquement et mentalement, qui ne recule devant rien armé d’une détermination de fer. Affiche De Toutes Nos ForcesPuis venait mon anniversaire, celui de mes 25 ans. Vous devinez la suite ? Carole m’offre mon inscription à Nice 2015, le 28 juin. Carole, c’est mon moteur depuis le début des Lapins Runners, depuis notre rencontre. Mon moteur et mon stimulant le plus puissant, celui qui m’a permis de m’accomplir et m’épanouir dans le sport.

T’imagines, l’Ironman, j’ai su que j’allais le courir un an en avance. Alors j’ai bien commencé à regarder comment m’entraîner, glaner des infos à droite à gauche, recherché des plans d’entraînements tout excité de ce que j’allais faire. Mais cette euphorie est retombée car je ne palpais pas l’événement un an avant. C’était sûrement trop loin, je ne réalisais pas. Je me disais que j’avais le temps de m’entraîner. Je me disais que j’allais me concentrer sur nos objectifs intermédiaires en course à pied, et que j’entamerai la préparation « plus tard ».

Prise de conscience

Et HOP là ellipse temporelle. Nous sommes début mai 2015, dans le covoiturage avec le coach Buge pour aller au marathon de Poitiers Futuroscope. Vient je ne sais comment la discussion : « au fait c’est quoi les barrières horaires pour l’ironman ? »…

Remontons un tout petit peu avant. J’ai bien essayé de m’y mettre en février, mais je n’ai pas « réussi ». De février à mai, j’ai vécu une période  de relâche sur le plan sportif, puis un craquage complet au trail Yonne lors de mon abandon. J’avais pris beaucoup de poids, j’avais perdu confiance en moi et j’étais moralement au plus bas. Bref, disons que cela fait partie de la vie du sportif, mais ce n’est pas le sujet du jour.

Revenons à cette grande question : « les barrières horaires de l’ironman » ?

  • Natation : 2h15. Que suis-je capable de faire en piscine ? Au mieux 1 km en 30 minutes après quoi je suis complètement sec. Oh là, mais ça craint en fait ?
  • Vélo : 8h15. Que suis-je capable de faire en vélo ? En fait j’en sais trop rien, je ne connais que mes vitesses moyennes en VTT dont j’ai un (vieux) passif assez fourni. Si on tient compte du dénivelé, des arrêts ravitos, ça va donner quoi ?
  • Marathon : 5h30. Bon ça je connais, mais est-ce que je connais ce que sait faire mon corps après 180 km de vélo ? Bien sûr que non je n’ai jamais fait ça de ma vie.

Présentation1 - PowerPoint_2Et là mes amis, mon cerveau a sérieusement commencé à comprendre ce qui lui arrivait dans la tête (si je puis dire). En réaction, il m’a relâché une dose d’adrénaline comme je n’en ai pas beaucoup eu au cours de ma vie. En une demi-seconde, j’ai tout ça qui défile : « ma femme m’offre de réaliser mon rêve, j’attends un an pour commencer à comprendre qu’il faut que je prépare sérieusement tellement je suis un légume, et maintenant qu’il est peut-être trop tard je comprends qu’il faut m’entraîner sérieusement pour concrétiser ça ? Mais quel #@3&!é » !! ». Ce que je m’en voudrais qu’il soit trop tard et que je n’ai plus le temps de préparer mon corps !

C’est donc là que je prends conscience, le point de départ réel de la préparation. Plus question de louper une seule séance de piscine et il est temps d’entamer un suivi diététique rigoureux pour un affûtage optimal. Sur le vélo particulièrement et sur le marathon le jour J, je n’aurais pas besoin de kilos en trop à transporter entre le départ et l’arrivée. J’ai besoin de masse efficace uniquement. Il est grand temps de construire tout ça.

Cette partie qui précède, je suis loin d’en être fier. Si je vous raconte ça mes amis, c’est parce que je souhaite être transparent dans mes récits, et pouvoir retrouver cette histoire authentique plus tard, tel un journal qui retrace des erreurs et rappelle des leçons. Je suis conscient que beaucoup se préparent pendant des mois spécifiquement pour ce type d’épreuves, et que moi, j’ai pris les parties natation et vélo à la légère. Vraiment pas malin, je vous l’accorde complètement.

A 15 jours de l’épreuve

15 jours avant, je vois concrètement l’Ironman s’approcher à grands pas. J’ai fait avec l’ami David les 9h de Longchamp à vélo début juin qui se sont révélées très enrichissantes, tout en n’étant pas spécialement rassurantes. J’ai beaucoup appris sur le monde du vélo et c’était beau à voir. Cela dit, j’en ai surtout gardé le souvenir d’avoir morflé un max et d’avoir été doublé à tout bout de champs. J’ai aussi réalisé que ma vitesse moyenne sur un vélo de course (certes un peu trop grand pour moi mais ça ne change pas grand-chose), n’était pas de 40 km/h. Sans blague me diras-tu, à juste titre. Je débarquais vraiment de nulle part.

Peu après, je vous ai appelé à l’aide sur le blog et vous avez répondus présent, comme toujours. Vous m’avez réconforté, vous m’avez suivi et encouragé, et ça m’a fait beaucoup de bien. J’ai mis tout cela dans un coin bien précis de mon cerveau, pour agir comme le ravitaillement mental ultime le jour J.

Pendant cette période, je n’ai pas fait d’excès dans mes repas. Je n’ai pas loupé une seule séance de piscine. La pression est un moteur puissant. J’ai eu besoin de la palper sérieusement pour commencer à me bouger, j’ai toujours été comme ça. Sauf que parfois, je me suis cassé la gueule parce qu’elle est survenue trop tard. Ma hantise pendant les 15 derniers jours était là : me suis-je réveillé trop tard ?

Comme un Lapin freestyle / à l’arrache que je suis, je me réveille évidemment à la dernière seconde pour mon équipement. Trois jours avant, je n’ai ni vélo, ni tri-fonction, ni wetsuit (combi néoprène de natation pour la pleine mer). Les budgets nécessaires pour chaque me rebutent à l’idée d’acheter, car à cet instant de l’histoire, je suis loin d’être convaincu que j’ai le potentiel et l’envie pour continuer dans le triathlon. Je vais donc remercier infiniment pour l’équipement, et les conseils de dernière minutes : Pierre, Steve, Hervé, Kamila (Agence Epic), Seb et Carole évidemment. Je reviendrai plus copieusement à ces remerciements en temps voulu.

Direction Nice !

Village départNous sommes jeudi 25 et je quitte le boulot plus tôt pour aller nager une dernière fois à la piscine de Noisy-le-Grand. Ce sera 90 longueurs en une petite heure si mes souvenirs sont corrects. Je vous épargne le calcul : 2,250 m. Je suis plutôt rassuré en termes de timing car je sais que j’en avais encore un peu sous le bras. Cela dit, ma « technique » de crawl apprise en autodidacte à l’aide de Youtube et d’huile de coude, est très loin d’être parfaite. Non seulement je fais une utilisation approximative des jambes et je ne respire que d’un côté mais mes mouvements m’usent un bras plus vite que l’autre… Il faudra faire avec.

En rentrant à la maison, préparation du sac et direction le covoiturage de nuit pour Nice ! Je demande à Carole de m’aider car ma lucidité commence à se faire sérieusement la malle. Tout est là, sauf les oreilles de Lapin, mais je ne m’en rendrai compte que trop tard.

Lendemain matin, Nice, vendredi 26. Ouf, il me reste encore un jour avant le moment fatidique. Direction le logement AirBnb chez Marylin, puis journée formalités : visite de la ville, retrait des dossards, visite du village de l’Ironman. La pression monte. Je vois des machines humaines affûtées partout. Ma vision de la réalité est déformée et je me mets à me fier à des apparences : j’ai l’impression de ne voir que des athlètes de guerre dans la rue et je me demande ce que je fais là. Allez, ensemble et en vidéo, direction le retrait des dossards !

 

S’en suit une visite du village Expo, notre premier village de triathlon et non des moindres ! Une bonne partie de la Promenade des anglais est aménagée avec chapiteaux de sport des plus grandes marques du domaine.

Cette visite très intéressante fera l’objet de deux vidéos bonus en cours de réalisation à l’instant où ces lignes sont écrites (02/07).

Vendredi soir, vient le moment du briefing de course avec le Welcome Diner. Chez Ironman, on n’accueille pas les athlètes à moitié ! Au programme, dans le cadre très plaisant et spacieux du Parc Phoenix de Nice, un buffet à volonté avec des plats énergétiques de qualité : salades composées, fromages, féculents (pâtes de plusieurs types avec divers accompagnements, riz noir à la fêta et aux légumes, lasagnes, pain aux graines, et fruits frais à n’en plus pouvoir en guise de dessert ! Une petite vidéo est nécessaire pour vivre avec nous le moment :

Nous sortons de ce dîner totalement rassasiés, en ayant presque tout compris au briefing. J’y apprends énormément de choses. En bon touriste que je suis, il et nécessaire de me rappeler / m’apprendre les règles de base du triathlon et cet objectif est pleinement atteint. Il vaut mieux que ce soit les cas, des arbitres de la fédération française de triathlon seront présents en très grand nombre le jour J pour s’assurer du strict respect du règlement.

IRONMAN J-1

Après une longue première journée à Nice, nous voici sur la dernière ligne droite de cette préparation. Des formalités très importantes sont à régler en cette veille de course :

  • Un test de natation en pleine mer, parce qu’il vaut mieux ne pas découvrir la sensation le jour J
  • La location du vélo qui me servira de monture pour les 180 Km
  • La préparation des « street wear » et de transition T1 : Swim -> Bike et T2 : Bike -> Run
  • Le check-in incluant le dépôt des sacs et du vélo et le retrait de la puce de chronométrage

Une liste de tâches concrètes et indispensables pour prendre le départ, de quoi s’imbiber de pression et d’adrénaline comme il se doit. La journée commence !

Matin, un petit running jusqu’à la mer avec la combi dans le sac à dos Ironman. Arrivés à la plage, je m’équipe de la belle combinaison (merci Steve, encore une fois) et je me lance dans l’eau.

Objectif : me familiariser avec la nage en mer et me rassurer sur le fait que je sais faire. Vidéo time. Ne vous étonnez pas si je fais la grimace : premièrement je n’ai pas de lunettes de soleil, et deuxièmement je n’ai pas super bien encaissé ce que j’ai ressenti.

Les dés sont jetés, le première fois que je ressortirai de l’eau, ce sera après les 3,8 Km de natation. La concrétisation des centaines de longueurs faîtes à la piscine de Noisy-le-Grand. Pour décompresser un peu, une petite visite piétonne de la ville et un petit bar à salade. L’heure du check-in approche. Nous rentrons et allons chercher le le superbe vélo de course entrée de gamme chez Holidays Bikes. Il n’y a plus de modèles en carbone (tous de sortie) mais il reste un modèle entrée de gamme, en alu, taille XS. Il est fait pour moi. D’une part ce vélo me paraît amplement suffisant compte-tenu de ce que je m’apprête à en faire, et d’autre part le gérant accepte de nous le louer que pour une seule journée au lieu de deux : du samedi soir à 17h, jusqu’au lundi matin à 9h. Impeccable, ma partie vélo me sera donc revenue à :

  • 26 € de location de vélo
  • 5 € de location de pédales Shimano, compatibles avec mes chaussures et mes cales
  • 5 € pour un porte-bidon supplémentaire acheté chez Go Sport
  • 0 € pour les réglages de la hauteur de selle
  • 0 € pour le kit crevaison et la pompe généreusement prêtés par Holiday Bikes
  • Et pour reprendre une pub de bon goût : courir son premier ironman avec un vélo « holiday bikes », ça n’a pas de prix.

2015-06-27 18.16.33

Et voilà, 18h. Il est temps d’aller déposer mon vélo et mes sacs de transition dans le parc à vélo. Je suis carrément stressé. Il n’y a que des vélos de guerre et des Terminator. Je fais mine de ne pas être intimidé, mais ça commence très mal. Une arbitre FFTri m’accueille, prend mon vélo, touche le guidon et dit : « il manque un bouchon, vous ne prenez pas le départ ». Je sais pas trop comment le prendre, je crois à une blagounette « ahah, vous m’avez bien eu ! ». « Je suis sérieuse monsieur, ça fait partie des règles du triathlon, pas de bouchon, pas de départ ». Puis, elle attrape un bouchon de bouteille en plastique et du scotch et bouche le trou de mon guidon. Repas ultime« Votre ceinture porte-dossard, bien trois points d’accroche ? Oui. Ndlr : Merci Steve, tu m’as encore sauvé la mise. C’est bon vous pouvez y aller ». Parc à véloMerci, ça valait le coup de m’inquiéter. Je pénètre dans le parc à vélo comme un bleu et je vais à mon emplacement : 526. Je clipse mes chaussures sur mes roues parce que j’avais vu sur Youtube que les pros faisaient ça. J’essaie de déposer le vélo sans succès. Mon voisin m’aide à caler la selle sur le tréteau de mon emplacement. Je dis au revoir à mon vélo, je prends mes sacs de transitions et j’avance. Encore comme un bleu que je suis, je m’étonne : pourquoi les sacs de tout le monde sont blindés alors que les miens sont presque vides ? Sérieusement pour T1, j’ai des lunettes de soleil, mon casque de vélo et une crème solaire. Il faut quoi de plus ? Pour T2, j’ai des running et une casquette. J’ai peur d’être passé à côté d’un truc important. J’ôte ces idées de ma tête et je m’en vais. Il est temps d’aller prendre le repas ultime avec ma femme, avant de rentrer dormir. Demain, c’est le grand jour. Il faut bien dormir et se réveiller avec les crocs acérés et la détermination la plus solides dont j’ai sur faire preuve. C’est le moment de rassembler tous le bagage mental, rempli du symbole du moment tant attendu et du rêve que cela représente, des encouragements de mes proches et ceux qui croient en moi, de tous les trucs et astuces quels qu’ils soient qui sauront me booster dans la difficulté. « Je vais y arriver », une phrase qui tourne en boucle dans ma tête.

 

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carottes petit

A l’attaque de la Vertigineuse TDS !

Avec OlivierOn me donne ce gilet. Un gilet vert portant la mention brodée en blanc : finisher TDS. Je l’aime déjà. Il m’est cher. C’est un symbole d’un accomplissement poussé par la force transmise par mes proches.

Je fais la bise à Olivier, nous nous félicitons. Cette sensation … c’est grand. C’est terminé.  je suis vidé physiquement mais c’est secondaire maintenant. Ce moment, je l’ai visualisé des milliers des fois au cours de ces dernières 32 heures. J’y ai cru avec foi, je l’ai perdu de vue, j’ai cru ne jamais le vivre, puis je finis par le retrouver.

Ces derniers mètres dans la ville. Une belle ambiance. Bientôt l’aventure s’achève. Je termine avec Olivier et ses proches. Grâce à eux les derniers pas sont plus faciles à vivre. J’ai hâte que ça se termine.

C’est pas si simple ces derniers kilomètres. On m’avait vendu du plat. J’y tenais. C’est pas ce que j’appelle du plat ça ! Bon, faut tout de même admettre qu’on est loin de la difficulté de la montagne. En temps normal, si je n’avais pas 112 km dans les pattes, ces derniers chemins me paraîtraient sûrement très faciles.

Dernier ravitaillement : Les Houches. Je m’apprête à entrer dans Chamonix. Je mange des trucs même si ça ne sert à rien et que je n’ai pas faim, juste au cas où. Je refuse de me dire que c’est gagné. Je suis à 8 bornes de la fin, mais justement, je suis à 8 bornes de la fin.

J’amorce la descente. J’ai 4 km à faire avec 800 de dénivelé négatif en forêt, chemins étroits et jonchés de racines. J’espère que je pourrai courir mais j’ai toujours le dos en vrac et mes articulations des chevilles veulent en finir au plus vite.

Avant la descente je croise Tony. Il a l’air frais. Il descend rapidement, un as des bâtons.

Ces chemins, c’est vraiment de l’escalade. C’est même pas des chemins ! Ce sont des pierres énormes posées les unes sur les autres.

Ah sympa la petite passerelle. Allez je me prends pour un aventurier. C’est fun et ça ne tangue pas trop.

On ne se rend pas compte à quel point c'est vertical !

On ne se rend pas compte à quel point c’est vertical !

Je l’ai fait ! Il me faut une photo de tout ça. Je remercie Tony qui m’a soutenu pendant que je peinais à monter. « Mon moral en a pris un coup » dis – je aux bénévoles tout en haut. « C’est normal, même Xavier (ndlr : Xavier Thevenard, vainqueur de l’UTMB l’année passée et grand favori sur la TDS cette année) après ça, il était plus calme ». Je crois que l’ultime difficulté est passée. J’ai le temps, je suis toujours en avance. J’ai bien cru que j’allais y rester sur ce col du Tricot, à peine 20 km avant la fin !

C’est tellement raide que je n’arrive pas à faire 20 mètres sans être dans le rouge. Je multiplie les pauses et je broie du noir. Je flippe, je vais me faire avoir 20 km avant la fin ? Je vais pas passer la barrière à ce rythme. P**** j’étais si près du but. Je veux pas qu’on m’arrête maintenant. En même temps, si je donne tout ce que j’ai, qu’est ce que je peux faire de plus. J’envoie des textos de détresse et je reçois de l’énergie. Je continue. J’y vais très lentement, mais sûrement. J’ai vraiment l’impression d’être le seul qui n’a pas de bâtons. Des randonneurs me doublent sans effort. Je continue ma lutte.

Alors c’est ça le col du Tricot ? C’est démesuré. Je regarde en l’air avec des yeux d’uranoscope et je vois des gens qui montent faire de grands et lents mouvements de bras avec leurs bâtons. Cette montagne énorme et ces gens qui la gravissent. Ça me rappelle le MDS sauf que là je suis seul et j’ai plus trop le moral.

Ça descend pas mal ici, ça fait du bien après cette escalade interminable. Il commence vraiment à faire très chaud. Je m’arrête et je mets tout ce que je porte dans mon sac, ou presque. Ce bon vieux t-shirt rouge kalenji me rappelle des souvenirs.

Quelle montée de dingue après les Contamines … ça ne s’arrête jamais de monter et descendre. Peut être que la fatigue influence mon jugement mais j’ai l’impression j’ai jamais vu de côtes aussi raides. Je double des concurrents qui marchent encore moins vite que moi. Ça me réconforte un peu. Je suis pas si lent on dirait. Je double une randonneuse qui tente de discuter avec son ami. L’essoufflement lui fait rapidement comprendre qu’elle ne pourra pas faire de longues phrases.

Je suis au ravito des Contamines. Un peu de ville après toute cette montagne. J’ai mal au ventre mais je mange quand même machinalement. Plus que 25 bornes je crois, un gros semi et environ 7h pour le faire. Ça devrait passer.

Je cours pas mal parce que c’est possible techniquement alors je me dis qu’il est bon d’en profiter. J’ai comme un petit regain d’énergie. J’ai mis de la musique pour me booster mais ça m’a fait mal à la tête alors je l’ai stoppée.

Le jour revient ! Ça fait un bien fou. J’ôte la frontale et je cours un peu pour gagner du temps. Il reste environ 30 km. C’est beaucoup mais j’ai fait le plus gros. D’ici une petite dizaine d’heures, c’est réglé !

J’arrive au ravito, enfin ce satané ravito c’est bien lui cette fois. Je fonce vers les toilettes qui sont à l’extérieur de la tente sur la gauche. Les bénévoles croient que je divague et que je rate l’entrée de la tente mais non, je sais très bien ou je vais. Une fois sous la tente, je ne m’éternise pas. Je suis porté par une certaine envie d’en découdre.

J’aurais tout essayé mais je n’ai pas réussi à franchir la nuit sans mouiller mes pieds. Je n’ai plus de chaussettes sèches. Le mal est fait. J’ai des ampoules énormes sous les deux pieds… finir va être un calvaire.

Qu’est ce qu’ils sont longs ces kilomètres !! Mais il est où finalement ce ravito ?? Ça fait bien 3 heures que je l’attends, que je l’ai aperçu au loin. C’est pas vrai !!

Ah le voilà enfin ! Après ce détour énorme me voilà enfin au ravito. Je l’ai aperçu il y a bien 3h cette petite tente au loin, en face, mais la nuit ne me permettait pas de discerner le chemin pour y accéder. Il a fallu contourner un énorme bassin par la droite pendant de longs kilomètres ! Bref j’y suis,  plus que 100 mètres. Hein ? … c’est une étable ?! Quel leurre !! C’est malsain de nous faire ça ! Il est où le vrai ravito ?? … je l’aperçois même pas … bon,  pas le temps de pleurer sur mon sort. C’est vraiment pas cool cet oasis des montagnes ! Je m’en souviendrai tiens !

Les kilomètres dans la nuit sont longs… je grimpe à mon rythme et j’essaie de ne pas mouiller mes pieds ce qui nécessite une certaine attention portée sur le sol. Je constate que je double, ça me réconforte un peu.

Au point de contrôle, je change de chaussettes. Il ne faut pas que j’ai les pieds mouillés ou les ampoules me tueront !

Je traverse des chemins sinueux. Parfois je sens et j’entends l’eau claquer sur la roche à ma gauche. Ça a l’air haut. Je crois qu’il vaut vraiment mieux ne pas tomber ici. Y’a un type devant moi qui semble à bout de forces. Je tente de discuter mais la TDS a eu raison de sa sympathie.

Ma frontale n’éclaire plus malgré le changement de piles. Finalement, heureusement que j’en ai deux. Je range la Silva et je mets la Petzl. Je vois beaucoup mieux !! Quel réconfort que de bien voir !

Je crois que j’ai bien failli mourir cette fois. Je suis complètement chargé d’adrénaline, je ne sens plus rien. En voulant éviter une flaque énorme, j’ai fait un saut incontrôlé. Je me suis senti glisser sans aucun appui. Mes réflexes m’ont fait agripper deux touffes d’herbes qui m’ont empêché un aller simple pour le ravin… Je me relève, je me retourne. Il y a du monde derrière moi. Silence. Personne ne relève ce qu’il vient de se passer. C’était peut être normal. Je continue ma route.

Toujours dans un petit peloton qui discute bien et qui semble en forme, je traverse une épreuve difficile. Il doit être 3h du mat. Pas de difficulté particulière sur la course mais j’ai un gros coup de barre. Je m’arrête un peu au milieu de nulle part, à bien . Je commence à avoir froid. Je mange une barre en pensant que ça va peut être me réveiller… Je suis cerclé par l’inconfort. J’ai sommeil donc j’ai du mal à continuer, mais si je m’arrête, j’ai très froid. Qu’est ce que je fous là… je donnerais beaucoup pour un lit au chaud. J’espère que ça va passer. J’aurais du prévoir un truc perso (citronnade ou cocaïne) pour me réveiller la nuit… à défaut de pouvoir changer les choses, je me dis que j’y penserai pour une future course de nuit. Ah tiens, j’envisage encore une future course à cette heure-ci. C’est peut être que je suis pas si mal.

Je suis maintenant dans un petit peloton de mon niveau. Je marche en regardant bien ou je mets les pieds. Je m’applique toujours autant à éviter de les mouiller. Je reçois un texto, il doit être 1h passée. Qui ça peut être ? Hahah, Daddy the Beat qui me fait des blagues. Ça fait du bien ! Un autre texto… c’est Isabelle. Ils sont vraiment cool. J’apprends que les gens de Twitter sont sur le qui vive. J’ai plein de supporters même en pleine nuit. Dingue ! Là je vais mieux ! J’aimerais bien répondre mais … damn it. J’ai plus de réseau …

Je quitte le Cormet de Roselend. Je cours et je marche vite en montée. Je suis requinqué. J’ai pu me changer entièrement grâce au sac de course intermédiaire. Je suis au sec et j’ai pas froid, ça fait du bien ! Je viens de laisser mon précieux compagnon de route, Marc. Je ne m’en fais pas, nous nous reverrons sur un réseau social ou une montagne.

Marc redoutait le sommeil et il avait raison. Il a pris la décision de ne pas repartir. « Toi ça se voit que tu peux y retourner » m’a-t-il dit. « Moi mon état physique ne me le permet pas ». Je tente en vain de le booster mais je comprends son état. Des fois on en peut vraiment plus, sans compter qu’on vient à peine de passer la moitié. Petit pincement de laisser mon compagnon de route. Ca faisait des heures qu’on se suivait. On a vécu ensemble la montée de la mort du Forclaz, la tombée de la nuit, la descente du Passeur de Pralognan de nuit… Ça crée des liens. Une assiette de soupe chaude avalée et je m’apprête à reprendre le départ.

The Passeur de Pralognan

The Passeur de Pralognan

Je n’arrête pas de râler. En réalité j’ai peur de me faire sérieusement mal et l’adrénaline que je prends à chaque fois que je glisse  me met en colère. Il est bientôt fini ce passeur ?? C’est pas vrai… Il est où le Cormet de Roselend… c’est loin ! Le bénévole nous a dit que c’était juste après le passeur !

Je glisse et tombe. Je crois que c’était inévitable. Un bénévole me rattrape pour m’empêcher de mourir (oui, j’exagère, je pense que je serais encore en vie). Au passage je m’érafle la main gauche et mon coude prend un gros choc. Avec l’adrénaline, je ne sens pas grand chose mais je sais la douleur viendra après.

C’est tellement vertical que des cordes sont attachées à la roche pour nous permettre de descendre (à peu près) en sécurité. Je préfère m’asseoir sur la roche et descendre en restant au plus près du sol. Je ne tente aucun saut car c’est bien trop risqué.

Ah, voici le tant redouté Passeur de Pralognan. Fais voir … ?!?! Mais c’est un ravin ? Comment on fait pour descendre ?

La nuit tombe. Je suis toujours avec Marc et un petit peloton qui s’est formé dans le but de passer ce cap ensemble. Je lève les yeux et je vois des frontales partout à n’importe quelle altitude. Ce que je comprends, c’est que ça va descendre sec puis remonter très très sec. Ça promet. Je vais garder les yeux rivés au sol et me concentrer pour ne pas tomber.

On est plutôt contents de nous avec Marc, on vient de surmonter une très grosse difficulté. La nuit approche, on commence à discuter sommeil. Marc me dit qu’il craint le sommeil, qu’il ne sait pas comment il va gérer. Pour l’instant, on vient de passer un moment difficile. Marc aurait pu y rester mais il a eu le courage de continuer. Ça rebooste !

Ça s’arrête de monter ! On touche enfin au but ! Ca y est ! C’est décidément la montée la plus énorme que j’ai vu de ma vie. C’était interminable ! Nous avons du faire des pauses de temps à autre pour reprendre notre souffle à maintes reprises au cours de cette montée. Nous avons vu de nombreux traileurs abandonner, redescendre avant d’arriver en haut, après avoir pourtant gravi des centaines de mètres. Ce qui est vraiment difficile, au delà du cardio qui monte très vite, c’est cet effet « quand y’en a plus, y’en a encore » … Mémorable !

Marc n’est pas au top là, cette montée qui ne s’arrête pas lui a donné envie de vomir. On fait une petite pause sur un ravito improvisé par une mère-grand qui habite sur le parcours. Mère-grand a le sens du business : 3€ la soupe. Après plus d’un kilomètre de D+, nombreux sont les acheteurs. Après une petite réflexion et un peu d’inquiétude de mon côté, Marc décide de repartir de plus belle. C’est parti pour terminer cette montée, le plus dur est passé !

C’est pas vrai ! Plus on monte, plus on voit que ça monte encore !! Ça s’arrête jamais !

un virgule cinq kilomètre d plus

Des traileurs redescendent ?! Marc me dit que certains abandonnent et font demi-tour avant d’arriver en haut. C’est si violent que ça ?

Après avoir traversé la ville sur un petit kilomètre, ça monte déjà ! J’essaie de discuter avec Marc mais ce n’est pas facile car je m’essouffle vite. Je ne suis pas habitué à galérer autant en montée. Il faut dire, ça fait déjà plus de 10h que nous sommes partis. Nous parlons de nos motivations à courir la TDS.

Marc et moi repartons de Bourg Saint Maurice. Nous y avons investi 30 minutes et Marc en a profité pour voir son père qui lui a fourni de l’assistance. En ce qui me concerne, j’ai mangé au ravito et j’ai fait des SMS à mes proches. Ça fait du bien.

C’est l’arrivée à Bourg Saint Maurice ! Nous étions impatients de pouvoir nous y arrêter un peu. Cette très longue descente a été plutôt traumatisante.

Super longue cette descente. Au loin, on aperçoit le fameux Bourg Saint Maurice. Nous avons de l’allure ! Les discussions avec Marc et David font passer les kilomètres sans trop y penser. Je fais tout de même gaffe à ma vitesse car les descentes m’abîment les chevilles et les genoux.

Italia France

Italia France

Je fais la rencontre de Marc qui aperçoit mes oreilles et me lance : « Tu n’étais pas à la 6000D ? ». Et si, tout à fait ! Quelques échanges plus tard nous devenons compagnons de route. David se joint à nos discussions et restera avec nous quelques kilomètres.

Au 36ème kilomètre et un peu plus de 7h de course, je passe le col du Petit Saint Bernard. J’arrive enfin en France ! Je vais pouvoir répondre à tous les SMS que j’ai reçu sans y laisser la peau de mes *****.

Je profite du ravitaillement de qualité. Je me refais une boisson sucrée dans ma poche à eau et je mange de l’Overstims en barres. Je suis interpellé par un traileur qui m’a aperçu sur la 6000D. Nous échangeons un peu au sujet de la TDS, et de nos capacités à franchir les barrières horaires. Sans être hyper rassurés, nous y croyons.

Je m’éclate un max, c’est la montagne, la vraie. Je n’ai jamais rien vu d’aussi immense ! Les traînées de traileurs à perte de vue sont une parfaite image de l’immensité des paysages.

2014-08-27 13.57.03

Après quelques kilomètres passés ensemble, je m’aperçois qu’Olivier a un peu trop d’allure pour moi et le laisse donc partir. Nous nous écrirons plus tard pour un futur run plus tranquille à la Défense.

Un traileur photographie le Mont Blanc. Il peine un peu à ranger son mobile dans son sac à dos donc je lui donne un coup de main. C’est Olivier. Il court à la Défense en semaine, tout comme moi. Le monde du running est petit ! Nous nous y retrouverons peut-être à l’occasion.

Au cours de cette première grosse montée, je croise Bubulle de Kikourou avec qui je discute gros dénivelé avant qu’il me distance sans difficultés.

Premier ravito : des tartines au miel ! Excellente idée !

Ah la la ce que c’est beau ! Physiquement je suis facile ! C’est le début, faut profiter. Les kilomètres passent vite !

Je suis tout frais, heureux d’être là. Je prends des photos toutes les trois secondes comme un enfant qui découvre une fête foraine pour la première fois. C’est complètement dingue. Immense. J’en reviens à peine.

Il est 7h00 ! Le départ est donné à Courmayeur dans une ambiance épique ! Je fais mes aurevoirs à Apos qui va bien vite me distancer. Je suis ravi de l’avoir rencontré après nos quelques échanges sur Twitter. Un type très cool qui me fait penser à Léonidas en plus maigre avec une barbe en Gore-Tex. Sans le dire, je suis impressionné.

« Bonjour M. Belkahia, comme d’habitude, un métro boulot dodo ? Non merci, pas aujourd’hui. Je prendrais un Mont Blanc façon franco – italienne et une double portion de dépassement et douleur. Excellent choix. Je sais, merci. »